Correspondance d'Ampère, Lettre L938
Bredin, Claude-Julien
à
Ampère, André-Marie
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10 juin 1830
10 juin 1830
Cher ami, la rapidité du temps ! Tu sais bien que c'est là mon sentiment dominant, mon idée fixe. Le 10 juin ! Qu'il soit déjà le 10 juin, je n'en reviens pas. Tous les jours j'ai de ces surprises. Ne sais-tu pas que ma vie est un rêve, un véritable cauchemar Je suis entraîné de douleurs en douleurs, je n'ai pas le temps, je [?] mais toujours je te répète les mêmes choses. Épinat est mort avant-hier. Je le croyais hors de danger. Cette séparation m'a été très douloureuse. Il y a trente-deux ans, je copiais la tête d'un fils de Laocoon ; un beau jeune homme s'avance et me mène voir un tableau qu'il faisait. Depuis lors, nous ne nous sommes pas perdus de vue. Ce talent d'Epinat n'a pas été apprécié à Lyon, on ne l'a pas compris. On apprendra à sentir sa peinture, je ne sais pas quand, mais certainement un jour. Epinat était plus poète qu'aucun des paysagistes dont j'ai vu les ouvrages. Il était sans aucune prétention comme peintre. Mais il se croyait logicien. S'il eût été logicien, crois-tu qu'il eût été aussi grand poète ? As-tu lu Lord Byron ? Il avait des prétentions à la philosophie. J'ai fait, en faveur d'Epinat et surtout dans l'intention de me prononcer contre certaines erreurs redoutables, une chose que je fais bien rarement : je suis allé à l'enterrement. Mes affaires pécuniaires n'ont pas fait un pas. M. Menaux redoute les procès, surtout quand ils sont dans l'intérieur de la famille. Adieu, cher ami. J'espère qu'une lettre est en route de Bordeaux. (1)
(1) Les lettres ultérieures que Bredin a dû adresser à Ampère de 1830 à sa mort, ont été
perdues. M. Buche en a connu une de la fin de juillet 1830, où Bredin parle du contre-coup qu'a
eu à Lyon la Révolution parisienne après les ordonnances du 26 juillet. Sentant que ses élèves
vont lui échapper, il passe la nuit à parcourir les corridors de l'école pour calmer les élèves
et, rentrant dans son cabinet, laissant ses souvenirs remonter à sa mémoire, il envoie à Ampère
toute une autobiographie de sa jeunesse, où il raconte qu'au cours d'une leçon de physiologie
il fut plongé quelques secondes dans un sommeil irrésistible dont ses auditeurs s'aperçurent à
peine. Pendant cet instant, il crut assister à l'évolution des mondes durant des milliers
d'années. Cette hallucination, racontée à Ballanche, fut, pour celui-ci, le germe de sa Vision
d'Hébal, admirée par Chateaubriand. Ampère est mort à Marseille, le 11 juin 1836. Mme Cheuvreux
a donné la lettre que Bredin écrivit à cet te occasion à son fils le 15 juin 1836 : lettre où
l'on retrouve l'écho des sentiments que nous l'avons entendu si souvent exprimer :
"Celui que nous regrettons, ce puissant esprit, cette vaste intelligence, cette imagination
ardente, élevée, ce coeur si généreux, votre père, mon André, est, maintenant réveillé d'un
rêve pénible, l'exil est terminé, le voilà entré dans la céleste Patrie où, grâce à Dieu, nous
le rejoindrons un jour. Ce jour ne tardera pas pour moi. Pauvre jeune ami, pensez avec quelque
douceur à cette carrière si belle, à l'estime, au respect dont il a toujours été l'objet, à
l'affection vive qu'il inspirait, à la grande renommée qu'il laisse. Ah, toute grande qu'elle
soit, elle reste encore bien au-dessous de la prodigieuse étendue de cette intelligence dont le
monde eût été émerveillé si le inonde eût connu sa portée réelle [...] Jamais homme n'aima
comme il aimait. Je ne sais ce qu'il faut admirer le plus, de ce coeur ou de ce cerveau [...]"
Source de l'édition électronique de la lettre : LAUNAY, Louis de. Lettres inédites de Claude-Julien Bredin. Lyon : Académie des sciences, belles-lettres et arts, 1936, p. 198-199
Autre source de la lettre : original manuscrit Paris, Archives de l'Académie des sciences, fonds Ampère, carton XXIV, chemise 334 (Bredin a orné la date de cette lettre (dessin d'une branche d'arbre).)
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Lien de référence : http://www.ampere.cnrs.fr/amp-corr938.html
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