@. Ampère et l'histoire de l'électricité 

[Accueil] [Plan du site]
@.ampère

Correspondance d'Ampère, Lettre L883

Accueil de la correspondance | Retour aux résultats
lien de référence : http://www.ampere.cnrs.fr/amp-corr883.html

Index des noms de personnes

Ampère, André-Marie    à    Pictet, Marc-Auguste | 15 janvier 1811



Paris, 15 janvier 1811

Très cher et très honoré collègue, Je puis enfin vous annoncer que d'après ce que m'a dit ce matin M. Dumouchel, le rapport des bureaux sur les demandes de l'Académie de Genève est actuellement sous les yeux de son Excellence, et sera probablement bientôt discuté au conseil de l'Université. J'en parlerai à ceux des conseillers que je connais assez particulièrement pour cela. M. Roman ne manquera pas de m'aider ; vous savez quel souvenir il a emporté de Genève. J'ai à vous prier de me pardonner un oubli : je n'ai pas songé en vous écrivant dernièrement à la hâte à m'acquitter de ses commissions pour vous. Il m'avait chargé de vous offrir de sa part mille témoignages d'estime et d'amitié aussi vives que sincères, et de vous prier de le rappeler au souvenir de M. de Boissier et des autres membres de votre académie. Je voulais vous prier de la même chose pour mon propre compte, et si je ne l'ai pas fait je vous serai infiniment obligé de vouloir bien réparer un oubli que je me reproche bien vivement. Je regretterai toute ma vie le séjour trop court que j'ai fait à Genève, et l'impossibilité où je suis de cultiver comme je le désirerais la connaissance que j'ai eu l'avantage de faire avec les membres de votre académie. Cher et respectable collègue, je vous prie de m'excuser si je ne vous ai pas écrit plus souvent au sujet de cette affaire ; j'attendais toujours de savoir quelque chose qui pût vous montrer que je n'avais rien négligé pour la faire réussir, mais vous savez quelles lenteurs ! ... Enfin voici un premier pas fait, et les motifs en faveur de l'Académie de Genève me paraissent, ainsi qu'à M. Roman, si puissants que je ne vois pas ce qui pourrait vous empêcher de réussir. L'ouvrage de MM. Gay-Lussac et Thénard est prêt à paraître (1) ; on tire dans ce moment les dernières feuilles. Tout y est assez bon, excepté le morceau sur l'acide oxymuriatique, où l'on trouve des objections dénuées de fondement contre le dernier mémoire de M. Davy (2) ; elles sont au reste en très petit nombre, et il me semble même que dans l'une d'elles on suppose que M. Davy a avancé une chose dont je ne crois pas qu'il ait parlé, pour en prendre occasion de le combattre (3). Il y a d'ailleurs des choses excellentes dans cet ouvrage (4), beaucoup d'expériences de détail qui n'ont pas encore paru, et qui avec les recherches sur la pile de Volta (5) et les analyses de substances végétales et animales forment un bel ensemble de faits nouveaux (6). Je vous prie, mon très cher et très honoré collègue, de présenter à Madame Pictet l'hommage de mon profond respect, et à Messieurs vos frères (7), ainsi qu'à Messieurs de Boissier, Prevost et Peschier celui de ma haute estime et de ma sincère amitié. Pour vous mon respectable collègue vous savez trop bien quels sentiments je vous ai voués pour la vie, pour que j'aie à vous les rappeler. Si vous me conservez votre amitié, tous mes voeux seront comblés. Agréez l'assurance de ces sentiments et tous les voeux que je forme pour votre bonheur et le succès de tout ce qui peut vous être agréable. A. Ampère

(1) Il s'agit des Recherches physico-chimiques (Paris, 1811, 2 vol.), qui résument les
expériences électro-chimiques menées par ces deux savants depuis 1808.
(2) Soit «On the oxymuriatic acid, its nature and combinations, and on the elements of the
muriatic acid, with some experiments on Sulphur and Phosphorus» (Philos. Trans., 1810), dans
lequel Davy démontre qu'aucune réaction chimique ne peut extraire de l'oxygène du gaz
oxymuriatique, qu'il établit ainsi comme une substance simple, baptisée chlore ("chlorine").
Gay-Lussac et Thénard avaient eux-mêmes été tout près d'affirmer la nature élémentaire de ce
gaz dans leur mémoire «Sur la décomposition du gaz muriatique oxygéné et des muriates» lu
devant l'Institut le 27 févr. de 1809. Mais influencés par Berthollet, auquel ils avaient
soumis leur travail la veille à Arcueil, ils avaient finalement décidé de ne considérer cette
élémentarité que comme une possibilité. Mieux : dans une communication à l'Institut du 19 mars
1810, ils annoncèrent être parvenus à dégager l'oxygène du gaz muriatique oxygéné et à obtenir
du muriate de chaux ou du muriate de magnésie en faisant passer ce gaz sec dans un tube de
porcelaine "rouge de feu" contenant de la chaux ou de la magnésie bien sèche !
(3) En démontrant, dans le cas de l'acide muriatique (notre HC1) et de l'acide oxymuriatique
(notre Cl), que l'oxygène n'était pas un constituant de tous les acides, Davy semblait en effet
menacer la théorie des acides de Lavoisier, et les derniers tenants du phlogistiques, sentant
la faille, ne tardèrent pas à en profiter pour porter de nouvelles attaques contre le fondateur
de la chimie moderne. Davy pouvait ainsi redouter d'être assimilé aux défenseurs de ces
positions rétrogrades. Ampère fut l'un des tout premiers à rendre justice à Davy, qui était
alors combattu sur ce point par la plupart des chimistes, y compris Dalton, Wollaston et
Berzelius. Sa position était d'autant plus méritoire que le débat n'était pas dénué
d'arrière-pensées nationalistes.
(4) On y trouve en particulier la description du «Nouveau procédé pour obtenir le sodium et le
potassium», qui permettait d'obtenir ces deux métaux en quantités nettement plus importantes
que l'électrolyse. Ce procédé avait été présenté devant l'Institut le 7 mars 1808.
(5) L'origine de ces recherches électrolytiques résidait dans la volonté de Napoléon de
répondre à la découverte du potassium et du sodium par Davy (nov. 1807). L'empereur mit ainsi à
disposition de l'École polytechnique les fonds nécessaires à la construction d'une très grande
pile, dont Gay-Lussac et Thénard furent chargés d'étudier les effets. C'est ainsi qu'ils
parvinrent à isoler le bore, en privant l'acide boracique de son oxygène (nov. 1808), puis
travaillèrent sur l'acide fluorique et "l'acide oxymuriatique".
(6) Ces analyses étaient présentées dans la 4e partie des Recherches physico-chimiques
(«Nouvelle méthode pour déterminer la proportion des principes qui constituent les substances
végétales et animales»).
(7) Marc-Auguste Pictet n'avait en réalité qu'un seul frère, l'agronome et futur diplomate
Charles Pictet de Rochemont.
  Source de l'édition électronique de la lettre :
PICTET, Marc-Auguste. Correspondance. Sciences et techniques, t. II Les correspondants français. éd. SIGRIST, René. Genève : Slatkine, 1998, p.20-21


  Autre source de la lettre : original manuscrit
Genève, Archives de la Fondation F. Rilliet, Fonds Pictet, K4 [note de René SIGRIST]

Voir le fac-similé de l'imprimé :
  
Editer le document (accès réservé)

© 2005 CRHST/CNRS, conditions d'utilisation. Directeur de publication : Christine Blondel. Responsable des développements informatiques : Stéphane Pouyllau ; hébergement CC-IN2P3-CNRS