@. Ampère et l'histoire de l'électricité 

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@.ampère

Correspondance d'Ampère, Lettre L596

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lien de référence : http://www.ampere.cnrs.fr/amp-corr596.html

Index des noms de personnes

Ampère, AndrĂ©-Marie      à      Roux-Bordier, Jacques (1)

à Genève (Suisse), Confédération helvétique
Paris, 21 février 1821

J'ai reçu vos deux lettres, mon bien cher ami, et je me reproche vivement de n'y avoir pas encore répondu. Il faudrait, pour que vous m'excusassiez, qu'il vous fût possible de savoir à quel point tous mes moments sont comptés et combien j'ai été parfois obligé de veiller très avant dans la nuit, chargé de deux cours et ne voulant pas cependant laisser là absolument mes travaux sur les conducteurs voltaïques et les aimants.
Tout est dans ce seul mot : il y a, je crois, deux mois que je n'ai pas écrit à Bredin et j'attends toujours un instant de liberté pour lui répondre. Je commence par vous, et cela doit me justifier un peu à votre égard en me rendant encore plus coupable envers lui.
Je suis enchanté que vous ayez eu de votre côté l'idée qu'il y avait des courants électriques dirigés de l'Est à l'Ouest dans le globe de la terre ; cela me fait espérer que les bons esprits ne répugneront pas à en admettre l'existence, surtout à présent qu'elle est appuyée sur la combinaison des expériences de M. Oersted avec les miennes. Je regrette beaucoup que vous ne m'ayez pas envoyé vos idées sur la réforme de la logique chimique ; je n'aurais point eu probablement le temps d'y répondre, mais j'aurais eu tant de plaisir à les lire. C'est un bonheur pour moi quand je puis recevoir une de vos lettres, je les lis et relis et, si je n'y réponds pas exactement, c'est faute de temps, et par suite de ma paresse qui est bien pire que celle dont vous vous accusez. Comme vous seriez aimable de vaincre la vôtre et de m'écrire bien souvent
Vous dites qu'il n'y a pas de mal que les choses marchent avec une certaine lenteur ; ce n'est pas mon avis quand ce sont de bonnes choses ; je voudrais de tout mon coeur que vous publiassiez bien des idées et que vous n'attendissiez pas que d'autres les retrouvent.
J'ai une envie démesurée de voir le travail que vous faites avec Gasparin sur les races. Comment établirez-vous que je suis scandinave ? Je pensais, d'après une de vos anciennes lettres, qu'il fallait, pour cela, être au moins bon gentilhomme, mais qu'un vil savant, un obscur honnête homme, n'était qu'un Celte, un Arabe, etc. Est-ce parce que j'ai des yeux gris que je serais de cette race que vous aimez tant ?
Je tâcherai de me souvenir de dire à Aimé-Martin ce que vous pensez de sa vie de Bernardin de Saint-Pierre ; elle m'a plu aussi, à certains passages près. Vous avez bien raison de dire qu'il est inconcevable qu'on n'ait pas essayé, il y a vingt ans, l'action de la pile voltaïque sur l'aimant. Cependant, je crois qu'on peut en assigner la cause : elle est dans l'hypothèse de Coulomb sur la nature de l'action magnétique ; on croyait à cette hypothèse comme à un
fait ; elle écartait absolument toute idée d'action entre l'électricité et les prétendus fils magnétiques ; la prévention en était au point que, quand M. Arago parla de ces nouveaux phénomènes à l'Institut, on rejeta cela comme on avait rejeté les pierres tombées du ciel, quand M. Pictet vint, dans le temps, lire un mémoire à l'Institut sur ces pierres. Ils décidaient tous que c'était impossible. C'est la même prévention qui empêche à présent d'admettre l'identité des fluides électriques et magnétiques, et l'existence des courants électriques dans le globe terrestre et dans les aimants, comme elle a, pendant quelques années, empêché d'admettre que le chlore fut un corps simple. On résiste tant qu'on peut à changer les idées auxquelles on s'est accoutumé. C'est drôle à voir que les efforts que font certains esprits pour tâcher de faire accorder, avec les nouveaux faits, l'hypothèse gratuite de deux fluides magnétiques différents des fluides électriques, uniquement parce qu'on y a accoutumé son esprit.
Je sais bien que mon mémoire n'est pas rédigé assez clairement ; cela vient de ce que je l'ai écrit avec une hâte extrême et par morceaux détachés que j'ai ensuite réunis comme j'ai pu. A l'égard de ce que j'ai dit des deux états d'un circuit voltaïque suivant qu'il est interrompu ou qu'on en rétablit la continuité, j'ai seulement énoncé les faits : que, dans le premier cas, les deux extrémités se constituent dans l'état de tension et produisent des attractions et répulsions ordinaires ; que, dans le second, la tension électrique disparaît ainsi que les attractions et répulsions ordinaires, mais que, dans le nouvel état qui s'établit et que j'ai appelé courant électrique comme d'autres physiciens, il se manifeste de nouvelles attractions et répulsions toutes différentes des premières, lesquelles cessent aussitôt qu'on interrompt de nouveau le circuit, et que les autres attractions et répulsions, celles de la tension, reparaissent aux deux extrémités du fil interrompu. Je n'ai point donné de théorie de l'état de tension ; je l'ai laissée comme elle était ; mon mémoire n'en parle que pour la rappeler afin de mettre les phénomènes connus de l'état de tension en opposition avec les nouveaux phénomènes qui ont lieu dans l'autre état nommé courant électrique.
A quel propos aurais-je parlé des deux fluides électriques, de la répartition de ces fluides seulement sur les surfaces des corps, puisque je n'avais pour le moment rien à changer à ce qu'on en lit dans tous les livres de physique ?
Si je n'ai pas cité M. Berzélius ni ce qu'on avait dit sur ce que la chaleur et la lumière du soleil étaient dues à des courants semblables à ceux d'un circuit voltaïque, c'est que je n'ai parlé de cela que comme d'une conjecture très accessoire à mon affaire ; que, dans l'ouvrage de M. Oersted   dont la traduction en français par M. Marcel de Serres a paru il y a plus de quinze ans, on trouve déjà que toute chaleur et toute lumière résultent, comme il dit, du conflit électrique, que je crois qu'on avait dit quelque chose de semblable en Angleterre et qu'ainsi je ne savais qui citer sur un sujet dont j'ai parlé comme d'une chose déjà connue. Dans ce que vous m'avez écrit sur la raison suffisante des planètes, vous avez supposé que les courants électriques de même sens se repoussent : mes expériences prouvent qu'ils s'attirent. Au reste, ma première idée sur les courants électriques de la terre est que, s'étant établis dans le globe de l'Est à l'Ouest par l'action galvanique des matières qui le constituent, le globe s'est mis, par réaction, à tourner de l'Ouest à l'Est, comme le canon recule à mesure qu'il chasse le boulet en avant ; mais je me suis bien gardé d'imprimer cette conjecture et cent mille autres qui m'ont passé par la tête. D'ailleurs, pourquoi tous les corps planétaires tourneraient-ils de l'Ouest à l'Est si c'était là la cause de leur rotation ?
M. Gillet de Laumont ayant fait un petit précis sur les travaux relatifs à ces deux phénomènes, j'y ai joint deux notes sur mes derniers mémoires qui ne sont point encore publiés. Ces notes paraîtront incessamment dans le Journal des Mines, pour qui M. Gillet de Laumont avait fait cette note. C'est là qu'on peut trouver quelque chose de ces mémoires.
Ballanche reviendra incessamment de la campagne, demain ou après-demain. Son adresse est rue du Cherche-Midi, n° 23, faubourg Saint-Germain.
Je vous aime et vous embrasse de tout mon coeur.

A. AMPÈRE



(1) Huit pages in-4°, adresse sur la dernière. Quelques passages ont été publiés par Mme
Cheuvreux, p. 185 et 186.

Correspondance du Grand Ampère, tome II, p. 565-566-567
  Source de l'édition électronique de la lettre :
DE LAUNAY (Louis). Correspondance du Grand Ampère. tome II. Paris : Gauthier-Villars, 1936. p. 565-566-567


  Autre source de la lettre : original manuscrit
Paris, Archives de l'Académie des sciences, fonds Ampère, carton XXVI, chemise 393 quarto
(Huit pages in-4°, adresse sur la dernière.)


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