@. Ampère et l'histoire de l'électricité 

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Correspondance d'Ampère, Lettre L292

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lien de référence : http://www.ampere.cnrs.fr/amp-corr292.html

Index des noms de personnes

Bredin, Claude-Julien      à      Ampère, André-Marie *

A Monsieur Ampère, répétiteur d'analyse à l'École Polytechnique, à Paris, rue faubourg Poissonnière, n° 12
[30 avril 1806]

Ô mon ami, que je vous dois de remerciements pour vos deux dernières lettres ! J'avais besoin d'apprendre que cet état de trouble, qui se peignait d'une manière si alarmante dans tout ce que vous m'écriviez, est enfin terminé. Je ne vous ai pas laissé voir les inquiétudes que votre exaltation me donnait. Vous étiez assez malheureux ; mais vous pourriez vous en faire une idée si, à cette heure que vous êtes calme, vous aviez vos lettres sous les yeux. Ces terribles lettres étaient énigmatiques pour moi. Je ne pouvais concevoir ce qui causait un tel désordre dans vos idées. Je soupçonnais bien que l'amour était là pour quelque chose ; mais je n'en étais guère plus avancé ; car un amour ne ressemble pas toujours à un autre amour. Ce qui m'intéressait le plus était ce que je pouvais le moins deviner : si cette ardente passion devait vous rendre heureux ou malheureux. Je voyais que vous étiez près du désespoir et je n'avais aucun moyen de conjecturer les résultats de cette crise.
Et encore ai-je lu et médité plusieurs de ces douloureuses lettres sans reconnaître que l'amour causait vos maux, et les dernières ne m'avaient donné que de légers soupçons (1)
Enfin tout est changé. Vous voilà au comble de vos voeux ! Vous avez trouvé le repos et le bonheur ! Je partage d'autant plus vivement, vos joies que je sais par expérience combien sont vives celles qu'on goûte après les tourments dont vous sortez. Je vous devais, cher ami, à vous plus qu'à personne au monde, ces sentiments si vifs et si doux à la fois qui remplissaient mon coeur quand vous m'eûtes arraché à ces chagrins d'autant plus violents qu'ils étaient plus concentrés.
Je me livre aux plus douces espérances. Je ne connais pas, à la vérité, l'objet de vos tendres affections ; mais vous dites qu'elle a compris votre coeur ; je n'ai pas besoin d'en savoir davantage. Je ne vous dissimulerai pas que toutes mes pensées n'ont pas également été pour l'espérance. Je connais trop la force de votre imagination et votre penchant à l'illusion pour n'avoir pas eu quelques craintes en apprenant tout à coup que vous étiez sur le point de contracter une liaison de cette nature. Mais tant de considérations qu'il serait trop long de rapporter ici m'ont rassuré.
La femme que vous aimez tant sera bien heureuse. Elle aura le meilleur et le plus tendre des époux. Quel coeur elle possède ! Mais, mon cher ami, au nom de Dieu, défiez-vous de vous-même ! Redoutez les écarts de votre imagination ! En vérité, je tremble quand je songe combien un homme qui a de si grandes qualités pourrait facilement devenir — quoi, un mauvais mari ? — non, jamais ! — mais combien il pourrait causer de chagrins à sa femme. J'espère que ceci ne troublera pas la félicité dont vous jouissez. Je regarde cette époque de votre vie comme le moment d'une grande révolution dans votre être moral. Il est très important que vous la dirigiez bien. Vous savez que, dans toutes sortes d'affaires, il s'agit surtout de saisir les occasions ; une fois manquées, elles ne se retrouvent plus.
Vous voilà rendu au bonheur ! Jouissez-en ! Savourez-le dans toute sa plénitude ! Mais surtout attachez-vous-y ! Ne le laissez pas échapper encore une fois ! Fondez-le sur des bases solides! Tâchez de bien vous persuader que le bonheur n'est vrai et durable que pour une âme calme et paisible ! Ressouvenez-vous que le bonheur est un état sérieux ! [...] Ne vous scandalisez pas! Ne croyez pas que je vous propose de devenir un homme froid et glacé ! Je sais qu'heureusement cela est impossible ! Ne croyez pas non plus que je veuille vous engager à modérer les transports de votre amour ! Non, Ampère, ce n'est pas l'amour que je crains pour vous. Au contraire ! Ce n'est pas votre coeur que je redoute. Votre coeur, si aimant, si pur, si excentrique, ne peut que vous conduire au bonheur. Suivez toutes ses inspirations ! Mais, pour les suivre, il faut les écouter dans le calme des autres passions.
Mon ami, je crois vous bien connaître. Vous êtes facile à entraîner. Redoutez plus que la mort ces autres passions ! Si vous les écoutez le moins du monde, vous avez tout à craindre. Rappelez-vous Ulysse et les Sirènes ; attachez-vous à votre Jenny comme lui au mât de son vaisseau ! Liez-vous par les liens de l'amour et de toutes les douces affections ! Alors seulement, alors, je ne craindrai plus les Sirènes à la voix douce et séduisante.
Il me semble vous voir lever les épaules et dire : « Le pauvre homme est devenu fou. Ai-je besoin de ses exhortations ? Est-ce qu'il y a quelque place dans mon coeur pour ces autres passions ? etc. »
Je sens bien que toutes vos facultés sont fixées à ce seul point. Mais prenez garde ! Je sais bien que votre coeur ne se détachera pas de lui-même. Aussi une passion étrangère, qui attaquerait votre amour, ne me donnerait pas le moindre souci. J'ai une métaphysique bizarre, mais très commode en ce qu'elle se prête à toutes mes idées. Je reconnais, par exemple, des passions du coeur, des passions de la bête, des passions de l'imagination et des passions du cerveau. Je vous répète ce que je viens de vous dire en d'autres termes : je n'ai pas la moindre inquiétude sur vous par rapport aux passions du coeur ni à celles de la bête ; mais je crains les deux autres passions, celles de l'imagination et celles de la tête. Je les crains d'autant que je sais combien ces sirènes sont adroites à s'emparer du trime des affections du coeur, et cela d'une manière imperceptible eu sachant leur imposer silence.
Dites, tant que vous voudrez, que je suis un homme déloyal de tomber sur un ennemi battu. Plût à Dieu qu'il fût si bien battu qu'il n'en revînt pas ! Comme je le crains encore et qu'il pourrait bien se relever, je n'ose pas le maltraiter au gré de ma haine. Tout renversé qu'il est, je le respecte (un peu).



(1) Il s'agit du malheureux remariage d'Ampère avec Jenny Potot qui eut lieu le 1er août
1806. Bredin fait ensuite allusion à son propre mariage avec Méla, auquel Ampère avait
généreusement participé (voir lettre à Ballanche du 23 juillet 1825, in VIATTE, loc. cit.,
226).

* Lettre publiée dans LAUNAY, Louis de. Lettres inédites de Claude-Julien Bredin.
Lyon: Académie des sciences, belles-lettres et arts, 1936, p. 17-21. La même lettre tronquée
parue dans la Correspondance du Grand Ampère est reproduite ci-dessous.

A Monsieur Ampère (1), répétiteur d'analyse à l'École Polytechnique, à Paris, rue
faubourg Poissonnière, n° 12 (2)

O mon ami, que je vous dois de remerciements pour vos deux dernières lettres ! J'avais besoin
d'apprendre que cet état de trouble qui se peignait d'une manière si alarmante dans tout ce
que vous m'écriviez est enfin terminé. Je ne vous ai pas laissé voir les inquiétudes que
votre exaltation me donnait. Vous étiez assez malheureux ; mais vous pourriez vous en faire
une idée si, à cette heure que vous êtes calme, vous aviez vos lettres sous les yeux. Ces
terribles lettres étaient énigmatiques pour moi ; je ne pouvais concevoir ce qui causait un
tel désordre dans vos idées. Je soupçonnais bien que l'amour était là pour quelque chose ;
mais je n'en étais guère plus avancé ; car un amour ne ressemble pas toujours à un autre
amour. Ce qui m'intéressait le plus était ce que je pouvais le moins deviner : si cette
ardente passion devait vous rendre heureux ou malheureux.
Je voyais que vous étiez près
du désespoir et je n'avais aucun moyen de conjecturer les résultats de cette crise... Enfin
tout est changé. Vous voilà au comble de vos voeux ; vous avez trouvé le repos et le bonheur
!... Je me livre aux plus douces espérances. Je ne connais pas, à la vérité, l'objet de vos
tendres affections ; mais vous dites qu'elle a compris votre coeur : je n'ai pas besoin d'en
savoir davantage. Je ne vous dissimulerai pas que toutes mes pensées n'ont pas également
été pour l'espérance. Je connais trop la force de votre imagination et votre penchant à
l'illusion pour n'avoir pas eu quelques craintes en apprenant tout à coup que vous étiez sur
le point de contracter une liaison de cette nature. Mais tant de considérations, qu'il serait
trop long de rapporter ici, m'ont rassuré... Mon cher ami, au nom de Dieu, défiez-vous de
vous-même !... Tâchez de bien vous persuader que le bonheur n'est vrai et durable que pour
une âme calme et paisible ; ressouvenez-vous que le bonheur est un état sérieux !... Mon
ami, je crois vous bien
connaître : vous êtes facile à entraîner ! Redoutez plus que la mort les autres passions !
Si vous les écoutez le moins du monde, vous avez tout à craindre. Rappelez-vous Ulysse et les
Sirènes ; attachez-vous à votre Jenny comme lui au mât de son vaisseau !...Il me semble vous
voir lever les épaules et dire : « Le pauvre homme est devenu fou ; ai-je besoin de ses
exhortations ! Est-ce qu'il y a quelque place dans mon coeur pour ces autres passions ? etc. »
Je sens bien que toutes vos facultés sont fixées à ce seul point ; mais prenez garde ! Je
sais bien que votre coeur ne se détachera pas de lui-même... Je n'ai pas la moindre
inquiétude sur vous par rapport aux passions du Coeur ni à celles de la Bête ;
mais je crains les autres passions, celles de l'imagination et celles de la tête... Votre
ennemi redoutable, c'est la métaphysique. Je regarde certaines idées que vous avez sur la
puissance de quelques facultés comme très contraires à votre bonheur... Je reproche
particulièrement à cette terrible sirène d'avoir infiniment nui à votre raison. J'ai cru
remarquer que vous tendez singulièrement à regarder l'homme comme étant invinciblement
poussé à telle ou telle détermination par son organisation, son tempérament, etc. Il m'a
paru que vous restreigniez trop la liberté morale... Je ne puis pas, cela m'est impossible
; je suis entraîné ; je voudrais bien ; j'ai souvent voulu,
etc. Voilà des expressions
dont vous faites, ce me semble, un extrême abus... Réfléchissez là-dessus quand vous serez
calme !... L'amour conjugal est une branche de l'amour de Dieu. Ne séparez pas la branche du
tronc si vous ne voulez pas qu'elle se fausse !...
---
(1) Huit pages in-4°.
(2) Adresse de la famille Potot, avec laquelle Ampère devait habiter après son mariage.



Correspondance du Grand Ampère, tome I, p. 306-307
  Source de l'édition électronique de la lettre :
LAUNAY, Louis de. Lettres inédites de Claude-Julien Bredin. Lyon: Académie des sciences, belles-lettres et arts, 1936, p. 17-21.
 Cette édition est incomplète.

  Autre source de la lettre :
DE LAUNAY (Louis). Correspondance du Grand Ampère. tome I. Paris : Gauthier-Villars, 1936. p. 306-307
 Cette édition est incomplète.

  Autre source de la lettre : original manuscrit
Paris, Archives de l'Académie des sciences, fonds Ampère, carton XXIV, chemise 334


Voir le fac-similé :
Lien de référence : http://www.ampere.cnrs.fr/amp-corr292.html

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