@. Ampère et l'histoire de l'électricité 

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@.ampère

Correspondance d'Ampère, Lettre L956

Présentation de la Correspondance

La Rive, Auguste de      à      Ampère, André-Marie

Monsieur Ampère, Membre de l'Académie des sciences, rue des Fossés-Saint-Victor, Paris
Presinge, le 13 mai [1823] [année indiquée au crayon par une autre main]

Monsieur,

C'est avec la plus grande reconnaissance que j'ai reçu votre bonne et aimable lettre de la fin de mars. J'y aurais répondu plus promptement, si j'avais eu des choses intéressantes à vous communiquer. La longueur [sic] des ouvriers à faire quelques appareils dont j'avais besoin pour les expériences dont je vous ai parlé en ont retardé l'exécution. J'espère pouvoir incessamment arriver cependant à quelque résultat qui puisse vous intéresser. Puisque nous en sommes sur ce sujet, je vous dirai, Monsieur, qu'un cylindre d'acier trempé, creusé intérieurement, a été enveloppé extérieurement d'une hélice de fils de cuivre recouverts de soie de manière à ce qu'il y ait un redoublement de spires les unes au-dessus des autres et serrées de très près, toujours dans le même sens. Mises dans un circuit voltaïque très fort, il y avait pendant que le courant existait, grand effet produit alors dans les hélices, comme l'indiquaient de grands mouvements de l'aiguille aimantée, mais dès que le courant cessait, il n'y avait plus aucun effet. Après avoir ainsi fait passer plusieurs fois le courant à travers les hélices de fil de cuivre, j'ai ôté l'enveloppe des fils qui entouraient le cylindre d'acier et celui-ci ne s'est nullement trouvé aimanté. J'avais eu cependant la précaution pendant l'expérience de placer le cylindre dans une direction telle que les courants des spires enveloppes se trouvassent dans la partie inférieure, dirigés de l'E. à l'O. Il paraît donc que l'acier trempé fortement ne s'aimante que très difficilement par le courant voltaïque et que les redoublements de courants, qui dans certains cas augmentent tellement les effets, n'ont pas cette propriété quand ils sont très énergiques et peut-être lorsque leur influence se manifeste par l'aimantation. J'ai répété la même expérience avec un cylindre d'acier trempé non creusé, le résultat en a été le même. Forcé de recourir aux moyens anciens d'aimantation, j'ai rempli mon cylindre creux de limaille de fer fortement serrée, puis je l'ai aimanté avec le fort aimant que vous connaissez. J'en ai ensuite fait sortir la limaille, et j'ai remarqué deux ou trois choses singulières sur cet aimant creux. D'abord une de ses extrémités mise dans de la limaille de fer en attire une assez grande quantité ; cette limaille se disposant extérieurement autour des parois du cylindre, comme les rayons de cercles dont le centre se soit trouvé sur l'axe idéal du cylindre, mais aucune portion de limaille [ne se fixait] contre les parois du cylindre. Il semblerait donc qu'il y a sur l'axe près de l'extrémité de l'aimant, un point attractif qui serait le pôle. D'un autre côté, si l'on présente ce même aimant par son extrémité au pôle d'un autre aimant, celui-ci sera attiré, si les pôles sont de noms différents ; il ne sera point attiré néanmoins vers un point de l'axe de l'aimant creux, mais toujours vers un point soit intérieur soit extérieur de l'appareil cylindrique vers lequel il se viendra fixer. Cet aimant creux ne se conduit point comme une hélice de courant, puisque dans l'intérieur de celle-ci un aimant s'avancerait jusqu'au milieu, tandis que dans le tube d'acier il reste fixé près de l'une des extrémités et ne s'avance point, mais il semble avoir de l'analogie avec une hélice quant à la disposition de la limaille de fer. Ceci peut s'expliquer, il me semble, d'après votre hypothèse des courants électriques autour des molécules, d'après laquelle on doit considérer un aimant creux comme un assemblage de plusieurs aimants rangés autour d'un axe. Cependant la limaille de fer dans un pareil assemblage ne prend pas la même disposition qu'avec le tube aimanté, comme on s'en assure facilement. Peut-être cela tient-il à ce que dans ce dernier cas, le diamètre de l'ouverture intérieure étant plus grand, la cause que l'on peut rapporter produire l'arrangement de la limaille quand il s'agit du tube d'acier, ne produit pas son effet. Car en rapportant que la figure [cf. figure sur le manuscrit] représente la coupe transversale de l'aimant creux près de son pôle N, [on] a un cercle qui peut être regardé comme le lieu de tous les pôles N des petits aimants dont le faisceau forme l'aimant total. Alors les molécules de limaille de fer attirées se polarisent, mais intérieurement tous leurs pôles S se trouvant sur la circonférence du cercle, leurs pôles N viennent se rencontrer en un point au centre du cercle ; il y a donc répulsion entre les extrémités N de ces molécules, qui compense l'attraction des extrémités S pour les parois de l'aimant et l'effet de la pesanteur fait tomber ces portions de limaille, c'est ce qui fait qu'on n'en voit point intérieurement en soulevant l'aimant après l'avoir plongé dans un amas de limaille de fer. La même cause ne peut agir sur les molécules de fer attirées extérieurement dont les pôles N [illisible] au contraire les uns des autres, c'est ce qui fait qu'elles restent attirées.
Ce même effet se voit encore mieux en promenant sous un morceau de papier ou de verre horizontal saupoudré de limaille de fer, un aimant plein ou un aimant creux tenus verticalement. Le premier laisse sur son passage une trace de limaille de fer qui suit absolument la ligne que décrit l'axe de l'aimant qu'on promène parallèlement à lui-même, l'aimant creux au contraire laisse une trace blanche [illisible] privée de limaille de fer de la largeur à peu près du diamètre de son ouverture. On voit la limaille s'écarter à droite et à gauche de son passage quand on le promène au-dessous.
Mille pardons, Monsieur, de vous avoir ennuyé de ces détails, mais vos bons conseils me sont si utiles que je les réclame en cette occasion. Quelle est votre idée sur l'aimantation par l'électricité et jusqu'à quel point est-elle plus faible après une forte trempe ? Quelle est votre idée sur la constitution des aimants creux et leur différence d'avec les aimants pleins ? Ont-ils un point unique d'attraction ou de répulsion à chaque extrémité ? La soustraction d'une portion intérieure du métal peut-elle être regardée comme devant diminuer l'effet de l'aimantation ? Enfin quelle espèce d'influence peuvent exercer les uns sur les autres plusieurs aimants creux concentriques et placés les uns en dedans des autres quand on aimante l'aimant qui sert d'enveloppe extérieure ? Voilà bien des questions que la théorie peut prévoir, que des expériences multipliées et bien choisies peuvent résoudre. C'est surtout sur la manière dont vous concevez leur résultat, sur le choix de ces expériences que je requiers et votre bonté précieuse et votre pénétration si juste.
Je vous remercie, Monsieur, de l'envoi de votre exposé méthodique qui est si intéressant. Vous aurez vu dans la Bibl. Univ. de ce mois votre résumé sur les mémoires de M.M. Savary et Demonferrand. Il doit vous être bien agréable de voir le calcul rigoureux prouver d'une manière aussi précise la justesse de votre ingénieuse théorie ; et les nouvelles expériences de M. Seebeck m'ont fait tout de suite penser à vos courants terrestres dont les directions de l'E à l'O peuvent se trouver ainsi expliquées. Que vous êtes bon, Monsieur, dans vos offres obligeantes ; j'espère pouvoir en profiter dans peu ; je ne sais cependant pas encore précisément à quelle époque. Avant de terminer je vous prie, Monsieur, de conserver une portion de votre indulgence pour moi, pour un petit travail que j'ai fait avec mon ami Marcet et dont nous avons eu l'honneur de vous envoyer un exemplaire. Cette partie de la physique offre aussi bien des choses intéressantes et tout ce qui tient à la chaleur et à sa manière d'agir avec les gaz n'est pas encore connu d'une manière tout à fait satisfaisante. Je requiers donc votre bonté accoutumée pour cet essai, espérant que vous voudrez bien la continuer pour les suivants que je présume pouvoir bientôt vous communiquer, et que je place d'avance, ainsi que les deux qui ont déjà paru, sous votre précieuse et utile protection.

Mes parents me chargent, Monsieur, de les rappeler à votre souvenir et à votre amitié. Ils voudraient, en voyant l'été arriver, voir renouveler les peu d'instants que vous avez bien voulu nous accorder ; et ils espèrent le voir en effet, si ce n'est cette année, du moins la suivante. Daignez, Monsieur, [illisible] mes excuses pour une lettre aussi peu intéressante, vouloir bien me continuer votre précieuse amitié et croire aux sentiments sincères de respect et d'attachement de votre dévoué

Aug. de La Rive
(Pardonnez à une mauvaise plume et à la poste qui presse ma mauvaise écriture).

[post-scriptum ajouté en haut du premier folio :] J'ai oublié, Monsieur, de vous dire que vos anciens exemplaires doivent être arrivés avec le ballot de la Bibl. Univ. chez Bossange père. Ils sont à votre adresse.



Lettre inédite
  Source de l'édition électronique de la lettre : original manuscrit
Paris, Archives de l'Académie des sciences, fonds Ampère, carton IX, chemise 182, f. 45-46.

Lien de référence : http://www.ampere.cnrs.fr/amp-corr956.html

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