@. Ampère et l'histoire de l'électricité 

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@.ampère

Correspondance d'Ampère, Lettre L575

Présentation de la Correspondance

Ampère, André-Marie      à      Ampère, Jean-Jacques (fils d'Ampère) (1)


Paris, 23 août 1820

Un des plus grands chagrins que j'aie éprouvés depuis longtemps, mon cher fils, c'est de t'avoir si peu écrit. J'ai reçu quatre lettres de toi dont j'ai fait un cahier de journal comme tu me le dis (2) ; la dernière vient d'arriver, elle est de Berne, du 16 août ; je ne croyais pas que tu y arrivasses aussi tôt, car M. Stapfer m'avait parlé du temps qu'il fallait pour s'y rendre de Vevey comme devant absorber au moins trois jours. Accablé de cent mille choses dont je n'ai pu faire que la moindre partie, je différai d'abord de t'écrire, pensant que ma lettre attendrait à Berne. M. Poisson, devenu membre de la Commission de l'Instruction publique, m'avait demandé des notes sur l'enseignement des sciences, afin de le défendre contre l'attaque dirigée en ce moment contre lui qui va tout droit à l'anéantir (3). Eh bien, ces notes, je n'ai pu encore les achever, et ne pourrai le faire que demain ou après-demain. Ballanche et Bredin doivent me croire mort. Touché de ce que tu m'as dit des attentions de la famille Périsse pour toi, j'ai commencé tout à l'heure une lettre à ton oncle Périsse ; je viens de l'interrompre pour commencer celle-ci dans la crainte qu'elle ne puisse pas partir aujourd'hui pour la Suisse : ce qui la remettrait à vendredi, vu que M. Stapfer a dit à ma soeur, un jour que je n'étais malheureusement pas chez moi, que c'était les mercredis et les vendredis qu'il fallait faire partir les lettres pour Berne.
Tu m'avais d'abord écrit que tu te proposais de voir à Genève, Roux et M. de Candolle. Je pense que tu n'en auras pas eu le temps, puisque tes lettres subséquentes ne m'en parlent pas ; mais, comme je crois que tu passeras au retour à Genève, tâche alors de les voir, ainsi que M. Pictet et M. Bonstetten dont t'avait parlé M. Stapfer. Ce sont certes des hommes à voir quand on passe à Genève.
J'ai tant de chagrin de tout ce qui arrive que la vie m'est insupportable. Ton journal est le seul plaisir que je sois encore susceptible de goûter. Quel malheur ce serait pour moi si la privation, où une suite de circonstances t'ont tenu de mes lettres, te portait à les rendre plus rares ; ma vie actuelle en serait bien plus triste, et ton journal, que tu aimeras sans doute à conserver comme un monument de ton voyage, se trouverait incomplet.
Que je n'oublie pas de te dire qu'il y aura, le 7 septembre prochain, une éclipse de soleil presque totale et comme il n'y en a pas eu en France depuis 1764, ni n'en aura de ce siècle. Je crois qu'elle commence le 7 septembre à midi, à peu près. C'est donc une chose unique pour toi comme pour moi à observer avec soin. Il faut, pour cela, que tu achètes des morceaux de verre colorés propres à voir à travers le soleil faible comme la lune ; il y en a sûrement chez les opticiens de toute ville où l'on connaît les sciences, du moins de nom. Vois donc à Zurich ou à Berne s'il y en a, ou si, en parlant à Berne, on en ferait venir de Genève, où cela ne peut manquer de se trouver, pour l'observation que tout le monde doit être curieux de faire le 7 septembre prochain.
Au reste, à défaut de verre, on prend un morceau de vitre ordinaire et on le noircit à la fumée d'une lampe, jusqu'à ce que la flamme de cette lampe, vue au travers, paraisse très obscure. Seulement, il ne faut faire cette opération que la veille de l'éclipse, 6 septembre, et poser ces morceaux de vitre de manière que rien ne touche au côté noirci ; car le moindre attouchement sur la partie à travers laquelle on veut regarder le soleil, raye le noir de fumée qui s'y est déposé, et les rayons du soleil, passant ensuite à travers ces raies, blessent l'oeil et rendent l'observation impossible.
Tâche de t'arranger pour être dans une ville les 6 et 7 septembre afin d'y pouvoir préparer des verres noircis, si tu n'as pu te procurer des morceaux de verre colorés !

25 août 1820 (4)

Le frère de M. de Champagny, l'ancien ministre qui a été longtemps recteur à Lyon, me vint voir avant-hier comme j'écrivais cette lettre et m'empêcha de la terminer ; elle partira aujourd'hui vendredi, et j'ai à ajouter deux choses à ce qui me restait à te dire :
1° Ta tante Carron, toujours plus mal à son aise, s'est décidée à se faire magnétiser par le docteur Bertrand, celui qui a guéri au printemps mon mal de gorge par le magnétisme. Il a commencé avant-hier, et les deux séances dont je connais le résultat lui ont procuré un grand soulagement ;
2° Il y a eu hier une séance publique de l'Académie française. On y a publié le bulletin ci-joint des sujets de prix proposés pour 1821 ; je te l'envoie parce que je pense que tu pourrais bien concourir pour l'un de ces prix. Celui de prose me paraît très remarquable. Génie poétique, ils ne savent guère ce que c'est : mais, quand l'Académie de Dijon proposa son fameux prix, L'influence des sciences et des arts, les académiciens s'attendaient qu'on la montrerait sous un rapport tout opposé à celui que développa Rousseau, et ils ne laissèrent pas de le couronner. Les trois pièces couronnées dans la séance d'hier sur les anciens sujets : l'éloquence de la tribune comparée à celle du barreau, l'institution du jury en France et l'enseignement mutuel, étaient pleines de grandes pensées, en général fort libérales.
A l'exception de ta tante Carron, dont cependant les maux ne sont que nerveux et, par conséquent, sans danger, tous tes parents et amis de Paris se portent bien. Sautelet a été bien malade, mais il va bien mieux, et l'on ne se porte pas mal à mon gré quand on est convalescent. J'espère qu'Adrien [de Jussieu] te rejoindra à Bâle à ton second passage. Toute la famille Jussieu et la famille Carron te font mille amitiés, ma cousine aussi. Adieu, cher ami, ton papa t'aime et t'embrasse mille fois de toute son âme.

A. AMPÈRE



(1) Quatre pages in-4°, continuées par la lettre du 25 août. Quelques lignes ont été
publiées par Mme Cheuvreux, p. 175.
(2) Ce journal de voyage en Suisse, formé des lettres cousues, existe encore.
(3) Un rapport sur l'enseignement des sciences existe en brouillon dans les Archives de
l'Académie des Sciences.
(4) Ampère a écrit 1720 ! Cette seconde partie de la lettre (deux pages in-4°) a été
publiée en partie par Mme Cheuvreux, p. 177.

Correspondance du Grand Ampère, tome II, p. 556-557-558
  Source de l'édition électronique de la lettre :
DE LAUNAY (Louis). Correspondance du Grand Ampère. tome II. Paris : Gauthier-Villars, 1936. p. 556-557-558


  Autre source de la lettre : original manuscrit
Paris, Archives de l'Académie des sciences, fonds Ampère, carton XXV, chemise 379
(Six pages in-4°.)


Voir le fac-similé :   
Lien de référence : http://www.ampere.cnrs.fr/amp-corr575.html

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